#7 Une enfance à Bondy

Une note personnelle, sans enjeu, inspirée par les récents événements dans la ville où j'ai grandi et qui est importante pour moi, Bondy.

La lettre d'Amélia
7 min ⋅ 17/07/2023

Devenir riche à tout prix

Je suis née à Bondy le 10 août 1984 à l’hôpital Jean Verdier. Un bâtiment impressionnant qui jouxte le canal de l’Ourcq, chemin fluvial vert caca d’oie qui scinde cette ville de Seine-Saint-Denis en deux parts inégales : Bondy nord et le reste. 

J’ai grandi du côté nord du canal, dans le quartier dit du “radar”. 

J’ai longtemps cru que ce nom, “le radar”, était celui de l’épicerie installée au centre des immeubles, à côté d’une petite pharmacie et d’un parc défraîchi.  Il y avait toujours des mecs là, qui tenaient les murs avec un pied. À y regarder de plus près, peut-être était-ce l’inverse. Peut-être étaient-ils tenus malgré eux par ces murs. 

En réalité, “le radar” est le nom de la cité près de laquelle je vivais.

Oui, car précision importante, je vivais à deux pas de la cité, ma chambre donnait sur les immeubles, mais je n’y vivais pas. Sauf durant un court épisode, vers 5 ou 6 ans, je ne sais plus exactement pourquoi. Sans doute des mois plus serrés que d’autres nous ont contraints à vivre quelque temps dans l’un de ces immeubles.

La rue commençait donc par la cité et se poursuivait par un quartier pavillonnaire. J’ai surtout vécu mes premières années dans une grande bâtisse de cette rue, que mon grand-père immigré de Sicile avait construite lui-même. Avec du recul, je mesure le privilège que représentait le confort de cette maison imposante, bâtie pour accueillir un arbre généalogique au complet - en Sicile, on vivait ensemble. 

En France, c’était moins le cas. Et mes yeux d’enfant portaient un regard sévère sur cet habitat. Car ma maison suscitait toutes sortes de moqueries dans la cour, chacun y allant de sa boutade sur la richesse présumée de ma famille. 

Un jour, un camarade me demanda s’il était vrai que mon père possédait Darty. Mon père était technicien chez Darty, et ne possédait pas Darty au complet, dois-je le préciser, mais l’une des nombreuses voitures Darty. Vous savez, les jaunes et bleues qui sillonnaient nos rues quand réparer des appareils n’était pas encore “l’absurde prouesse d’aujourd’hui” (“l’absurde prouesse d’aujourd’hui” : propos de Daniel Pennac écrit initialement sur la lecture). Cette voiture, associée à cette improbable maison, constituaient des preuves évidentes dans l’esprit de mes copains d’alors : mon père devait probablement posséder Darty.

Ces querelles d’enfants sur l’argent en disaient déjà long sur nos référentiels. Il y avait les riches, et les autres Je crois qu’ils comprirent finalement que je n’étais pas les autres.

D’ailleurs nos repères dans la ville étaient avant tout marchands. À 5 minutes à pied de chez moi, il y avait le E.D, devenu le Lidl qui a brûlé durant les dernières émeutes. Au pied du E.D, s’étalait l’immense marché de Bondy Nord. J’adorais par-dessus tout flâner des heures, seule au marché. Rire des apostrophes mensongères et drôles des vendeurs de tout et de rien. Essayer des chaussures aux origines troubles. Acheter des fringues fabriquées en chine, sans que cela ne soit encore un sujet. 

L’autre grand kif était Tati, dont les prix étaient aussi prometteurs que ceux du marché. Le Monoprix, dans le centre ville, représentait le chic ultime. Acheter était en soi un loisir. 

Je suis tombée récemment sur la chanson La kiffance de Naps. Peu importe la qualité de cette chanson, les paroles sont emblématiques de cette conception du bonheur lié au portefeuille. Le bien-être, la kiffance, est directement corrélée à la capacité de s’acheter des motos, des vacances de luxe, des dîners coûteux,...

Humblement, sur la question de la cohésion sociale, posons-nous deux minutes la question de la frustration que génère cette promotion frénétique de la consommation infinie. L’abondance de biens comme l’accomplissement ultime d’une vie. Oubliez la pyramide de Maslow pour vous accomplir. La pyramide est devenue un immense centre commercial rempli à foison de fringues, de godasses, de machins, de bidules. L’unique ascension consiste au cumul de toutes ces choses ad nauseam

L’école, refuge et guêpier


Je suis allée à l’école Pasteur, quelques années avant Kylian MBappé.

L’école Pasteur est une école en brique rouge. De ces vieilles écoles au charme désuet, à la sonnerie métallique et à la cour goudronnée, typique. Le brouhaha de la récré résonnait parfois dans le grand préau qui accueillait nos manteaux.

J’ai adoré l’école. Je n’en garde que des souvenirs heureux. Surtout l’année avec cette maîtresse aux cheveux jaunis et ébouriffés. De grosses lunettes sur le nez. Des yeux qui brillaient de gentillesse. Et ce directeur, adorable, qui saluait à voix haute mes bons résultats. 

Je me souviens de l’école comme d’un challenge et je me revois, vexée de ne pas bien déchiffrer les mots, tandis que mon petit camarade lisait déjà parfaitement. 

Mes parents n’avaient pas fait d’études mais érigeaient le travail à l’école comme un devoir absolu. Mes aînés, qui recomposaient notre famille, avaient d’ailleurs bien saisi le message et faisaient, eux, de “grandes études”. J’avais hâte de leur emboîter le pas et de montrer de quoi j’étais cap aussi. 

Une année talonnant une autre, le collège arriva. La vraie violence commença ici.

Je me souviens d'une fille qui poursuit une prof qui se réfugie dans ma classe. Elles hurlent. Je comprends que la fille veut taper la prof. Je vois la prof paniquée, qui tente de maintenir la porte pour empêcher la fille de rentrer. Une guerre de poignées de porte se déclare sur fond d’invectives. J’observe que le prof de musique qui animait le cours reste pantois. Il met de longues secondes à réagir. L’issue immédiate m’échappe. La fille sera renvoyée.

Je n’ai jamais su pourquoi une telle haine avait explosé chez cette enfant. Mais d’après moi, seule une victime peut devenir, si jeune, un tel bourreau. Il ne s’agit pas de mieux élever ces enfants là, il s’agit avant tout de mieux les aimer. 

Je me souviens, dans la classe, d'une gifle que je reçois en pleine face parce que je refuse d’embrasser le garçon. Il existe trois réactions face à la peur chez l’être humain : s'immobiliser, s'enfuir, se battre. 

Je me bats. Je me lève, je prends ma chaise et je la balance sur la tête du goujat. Là encore je vois les adultes comme séquestrés par leur peur. Amorphes. Leur propos sont inaudibles. Leurs réactions sont longues et inadaptées. Aujourd’hui je ne les juge pas, je ne ferais sans doute pas beaucoup mieux.

Je me souviens du petit pont massacreur dans la cour. Un “jeu” dont  le principe est simple : si la balle passe entre tes jambes, toute la récré te tombe dessus. Une pluie battante de poings et de pieds sur un petit corps, désigné par le ballon.

S'immobiliser, s'enfuir, se battre ? Je m’immobilise. J’attends avec mes copines les jambes bien serrées, en priant de ne jamais être massacrées. Pour être honnête j’ai le souvenir que les filles étaient épargnées. Malgré tout, je n’en menais pas large.

C’est toute la dualité du collectif. Le groupe peut être à la fois créateur, démultiplicateur et protecteur. Il peut porter des projets grandioses que l’individu seul ne peut pas se figurer. A l’inverse, il peut aussi détruire, vandaliser et piétiner avec une force effroyable... Le groupe forme une masse qui semble fonctionner selon sa logique propre, inattendue, irrationnelle. Même composé d’individus brillants, le groupe peut malgré tout être très très con (je n’ai jamais vérifié l’inverse).

Et enfin je me souviens de la violence à son paroxysme. Un camarade poignardé à mort pour une histoire de montre. Un enfant, dont je connais le prénom et le visage, qui meurt de coups de couteaux. Ce fut le sujet d’actualité pendant plusieurs semaines. Un émoi et un effroi partagés.

J’ai retrouvé un article de Libé consacré au sujet : https://www.liberation.fr/evenement/1997/05/23/un-college-calme-dans-un-quartier-calme-journee-de-deuil-et-de-discussions-dans-l-etablissement-de-j_204867/

Je le trouve lisse et loin des souvenirs que je garde de tout cela. Notre collège n’était pas “calme” ni d’un bon niveau. 

S’immobiliser, s'enfuir, se battre ? Je fuis. Suite à ce drame, je quitte ma scolarité à Bondy sous l’impulsion de mes parents.

L’écartèlement 


Je passe alors d’excellente élève à Bondy, à élève moyenne au Raincy, îlot richou du 93. Je n’étais pas mauvaise élève mais je ne serai plus jamais la première ni la deuxième et ce déclassement est douloureux. Cette chute, documentée par bien d’autres, illustre les différences criantes de niveaux entre établissements. Je n’avais pas changé. J’étais toujours Amélia, appliquée et pleine de bonne volonté. 

Mais dans ce nouvel environnement plus exigeant, j’étais nettement moins bonne. 

Qu’en était-il pour ceux qui, déjà à Bondy, étaient en difficulté. Mesurez-vous l’abîme entre eux et des élèves de quartiers favorisés parisiens ? 

Je suis restée moyenne malgré mes efforts, si bien qu’au lycée, toujours au Raincy, je me suis détournée de l’école et j’ai eu le bac en séchant allègrement, plus occupée à explorer les recoins sombres et enfumés de l’adolescence qu’à travailler sérieusement.

J’ai lu plusieurs fois Chagrin d’école de Daniel Pennac pour me consoler de ces années-là. À mon humble avis, ce livre devrait être au programme de la formation des enseignants, au programme de tous les élèves de France et offert à la maternité à tous les nouveaux parents. 

Je vivais toujours à Bondy nord, je prenais le bus pour “monter” au Raincy. Ces années étaient déjà celles d’un écartèlement géographique et social.

Mais le vrai écartèlement fut quelques années plus tard, en intégrant l’école de commerce Grenoble Ecole de Management. Je découvris qu’un autre monde existait. Bien sûr, je l’avais pressenti ce monde, déjà au Raincy. J’avais observé avec envie ces familles ici et là. Certaines m’avaient même invitée chez elles. Et mes parents me racontaient. La télé me montrait. Les livres me rapportaient. 

Mais soudainement, ce monde devint le mien, j’y étais légitime, je m’y faisais des amis, j’y étais bien, très bien à vrai dire. Si vous allez à Grenoble un jour, entrez dans cette école. Que je l’ai aimée, cette école. Ce bâtiment majestueux, les ascenseurs en verre, la bibliothèque boisée, la mezzanine moderne et crâneuse. “La kiffance” d’être là. 

Encore des années plus tard, une recruteuse tenta de me déstabiliser : “Grenoble Ecole de Management ? C’est pas dingue ça comme école ?” (ce n’est pas une école de commerce  “parisienne” mais Grenoble Ecole de Management fait partie des très bonnes écoles de commerce en France). 

Ma réponse fut un grand éclat de rire. 

Retour à Bondy


J’ai passé des années sans retourner à Bondy. Mes parents déménagèrent ailleurs peu avant mon départ à Grenoble, dans une maison conventionelle en Seine-Et-Marne. Une nouvelle période s’est ouverte à explorer ce nouveau monde, à tomber amoureuse, à lier des amitiés, à me marier, à faire des enfants et à tenter de m’accomplir, parfois gauchement.  

J’ai détesté être salariée. Très tôt, j’ai su que je préférais diriger. Pas pour le pouvoir de décider, mais pour le pouvoir de créer. J’ai mis du temps à comprendre que ma joie à moi, c’était d’inventer. De partir de rien et d’arriver à quelque chose : une activité pour enfant, une entreprise, un livre. Pardonnez-moi ce poncif mais oui, entreprendre est difficile. Mais je n’ai jamais été aussi productive, énergique, créative et exaltée que ces dernières années. 

COLORI, que j’ai fondée, propose des activités dans les écoles, pour éveiller les enfants à la question du numérique, dans le but qu’ils sachent utiliser ces outils, à bon escient, qu’ils développent leur discernement et leur esprit critique face à ce nouveau paradigme pour le moins inquiétant

J’étais obsédée par l’idée que COLORI soit aussi à Bondy. J’ai contacté le maire, j’ai contacté des associations locales, j’ai contacté les écoles. Ce n’était pas possible d’être à Montreuil, à Pau, à Madagascar (!), mais pas à Bondy. 

C’est finalement grâce à mon directeur d’école maternelle que j’y suis parvenue. Il me contacta suite à mon portrait paru dans la presse. Il se souvenait de moi et prit le temps de m’écrire. Rarement un message Messenger me fit tant plaisir. Toujours aussi engagé sur les questions d’éducation, je pus grâce à lui trouver les financements pour déployer notre approche dans une école de Bondy nord. 

La boucle était bouclée comme on dit.  

Existe-t-il une explication simple aux troubles qui agitent les quartiers français ? Est-ce la faute aux politiques publiques ? Aux policiers ? Aux parents ? 

Est-ce à voir avec une société qui titube, ivre de surconsommer ? 

Je n’ai aucune certitude, comme souvent face à des problèmes complexes qui enchevêtrent Histoire, économie, géographie, politique, sociologie. Il faudrait une armée de chercheurs de l’EHESS, mobilisée une dizaine d'années, pour détricoter avec un peu de justesse la situation. La seule chose dont je suis sûre, c’est que dans ces quartiers vivent des individus, des hommes, des femmes, des enfants, qui comme tous les être humains, ont envie d’aimer et d’être aimés. Je finis actuellement le livre de Bell Hooks, À propos d’amour, probablement suis-je inspirée. Je finirais sur cette citation, tirée de son essai :

Lorsque l'on choisit d'aimer, on choisit de s'opposer à la peur, à l'aliénation et à la séparation. Choisir d'aimer, c'est choisir de se lier – de se retrouver dans l'autre.

La lettre d'Amélia

Par Amélia Matar autrice et fondatrice de COLORI

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