#6 Comment naissent les mamans ?

Edition spéciale de la lettre d'Amélia coécrite avec Elise Nebout, Gérald Karsenti, Solenne Bocquillon- Le Goaziou, Nicolas Froissard, Nina Raynal et Marie Robert autour de la fête des mères ! Un immense merci à eux 🙏

La lettre d'Amélia
8 min ⋅ 24/05/2023

Mon premier roman célèbre toutes les mères. Celles qui bossent, celles qui galèrent, celles qui le sont par hasard, celles de substitution et celles qui apprennent chaque jour à l'être un peu plus.

Alors forcément la fête des mères, dans mon coeur, c'est aussi et surtout la fête de Valentine, Fatima et Alice, les trois personnages qui sont nés sous ma plume pour questionner avec moi la place que les mères occupent dans notre société.

Et à travers ces mères, c'est bien entendu la place de l'enfant qui m'intéresse beaucoup, avec cette conviction chevillée au corps : l'éducation peut tout.

J’ai eu envie de convier six personnes dont j’admire les parcours et les engagements, à prendre la parole sur ce sujet.

Bienvenue dans cette édition spéciale de la lettre d'Amélia coécrite avec Elise Nebout, Gérald Karsenti, Solenne Bocquillon- Le Goaziou, Nicolas Froissard, Nina Raynal et Marie Robert autour de la fête des mères ! Un immense merci à eux 🙏

Alors, comment naissent les mamans d’après vous ?

Samedi dernier, paisiblement étendue sur la pelouse de la place des Vosges, j'observais avec fascination le lent mouvement des nuages. Ils avançaient inexorablement, centimètre par centimètre, avec une sorte d’assurance implacable qu’on ne pouvait remarquer qu’en leur accordant la plus grande attention, comme toutes les transformations silencieuses, me suis-je dit, et je songeai soudain à la question que m’avait posée mon amie et autrice Amélia Matar quelques jours plus tôt, « Comment naissent les mamans ? ».

J’ai alors pensé : c’est peut-être ainsi que naissent les mamans, c’est peut-être ainsi que je suis moi-même née maman.

Lentement et… loin des sentiers battus, loin des regards, loin de la société, (ce qui est paradoxal, puisque, paraît-il, nos serions programmées, nous les femmes, par une sorte de convention sociale, à la procréation), loin des espaces soigneusement agencés comme cette jolie pelouse de la Place des Vosges, loin des jeunes gens cool tout autour de moi, tout aussi soigneusement assis, malgré leurs tatouages, malgré leurs jeans déchirés, malgré leur air cool – oui, loin de la civilisation, dans une vie parallèle pourtant bien existante, plus loin encore, dans un espace vertigineux comme le ciel et animal comme la terre, et sauvage et inconfortable et démesuré à un point que je n’avais pas envisagé.

Et le temps s’écoule, avec son lot de lenteurs et d’accélération, secondes, heures, jours, semaines, mois, années, bercées par ce lent mouvement qui va cahin-caha.

Tissé d’inquiétude, de sourires, de chuchotements, de tendresse, de mots susurrés, de cris, de ratages monumentaux et de réussites sublimes ; de pourquoi j’y arrive pas, pourquoi tout le monde y arrive sauf moi, pourquoi on m’a pas dit, mais enfin j’ai jamais vu un visage aussi beau de ma vie entière, j’ai envie de le manger, tellement il est divin, ce bébé, j’ai l’impression qu’il en sait plus sur la vie que moi en 32 années, c’est ridicule, c’est moi qui suis sensée… lui apprendre, lui dire, j’ai pas envie de grandir, j’ai pas envie de vieillir, j’ai peur de mourir, je voudrais faire mieux…

Et soudain, un jour, un lundi, un mardi ou un jeudi, ou qu’importe, un jour qui vient à point, la bonne heure, le bonheur, je suis une maman, j’ai pris racine dans le ciel, je prends ma place infiniment plus modeste que prévu dans un mouvement infiniment plus grand que prévu.

Les nuages se forment et se déforment. Tout bouge lentement ou très vite autour de moi. Tout est incroyablement beau et parfait.

Tout cela est ainsi. Oui, c’est ainsi. Ainsi naissent les mamans.


Devenir mère, quelle étrange et sublime aventure.

Avant de "retrouver" mon fils le jour de sa naissance, l'idée d'être mère symbolisait toutes mes peurs, tous mes vertiges, la somme de mes angoisses.

Mais à la seconde où je l'ai tenu dans mes bras, ce vertige est devenu puissance, la sensation que mes ressources venaient d'être décuplées, que ma force était à présent inarrêtable.

Voilà comment naissent les mamans je crois : dans l'acceptation d'un plongeon vers un inconnu qui est retrouvaille.

Je n'étais pas incomplète avant de devenir mère, c'est simplement que cette transformation métaphysique m'a ouvert un champ de possibles insoupçonnés, une source de joie que je ne pouvais pas mesurer.

Le souffle des mamans

Pour une raison inconnue, j’ai toujours associé la légende qui attribue à Alexandre le Grand d’avoir défait le nœud gordien à l’action de couper le cordon ombilical. En apparence, aucun lien entre les deux. Peut-être tout simplement ma passion pour l’histoire, ma passion pour Alexandre. Peut-être la notion de libération. Mais pourquoi associer un acte qui débouche sur des guerres à un autre qui appelle l’amour ? Notre cerveau crée parfois des liens qu’il est difficile de décrypter. J’ai beaucoup réfléchi à cette analogie.

D’un côté, le flamboyant roi macédonien qui tranche ce que Plutarque désigne comme un nœud végétal en écorce de Cornouilles, « sans commencement, ni fin apparente ». Un tournant pour le jeune souverain qui selon la prédiction se voit pousser des ailes pour conquérir l’Empire perse, fort d’un souffle nouveau qui le rendit invulnérable. 

Alors quel lien avec le cordon ombilical à part qu’il faut également le couper ? Un geste qui se répète depuis l’origine de l’humanité, partout dans le monde, tous les jours. Un geste qui est sans doute l’acte le plus fort qui soit puisqu’il sépare physiquement mais aussi symboliquement la mère de son enfant. Que cette séparation soit réalisée par une sage-femme, le père ou bien la mère elle-même, c’est bien cette dernière qui est la plus concernée. Bien sûr, nous savons qu’elle n’a pas vraiment le choix, qu’elle doit consentir à l’autonomie de ce petit être qu’elle a porté en elle de façon fusionnelle pendant neuf mois, lui permettre de trouver son propre souffle, qu’il puisse respirer seul. Ce n’est pas une mince affaire. C’est ce que vécut Olympias avec son fils, peu importe qu’il fût le plus grand conquérant de tous les temps. C’est ce que vivent toutes les mamans du monde.

N’est-ce pas ainsi que naissent les mamans ? La grossesse puis cet acte séparateur sont des moments confidentiels et uniques que personne ne peut ressentir à part elles, les mamans. Sans l’homme, il n’y a pas de conception, quelle que soit la méthode utilisée. Mais ensuite il faut bien admettre que physiquement et émotionnellement l’essentiel se joue entre l’enfant et la mère. Le papa refait finalement surface une fois le cordon rompu. Et constatons au passage que l’adoption peut faire naitre une maman. L’accouchement physique n'est pas la seule voie !

En tant qu’homme, je ressens que rien ne pourra jamais égaler cela en sensations, que cette expérience est un privilège offert par dame nature ou par Dieu, selon que l’on soit croyant ou pas.

Nous savons bien sûr qu’il existe plein d’autres moments où les femmes ont l’opportunité de devenir des mamans. Cela commence à la conception même de l’enfant pour se terminer lorsqu’elles rendent leur dernier souffle. Le souffle encore.

Loin de moi l’idée de nier l’importance de l’autre moitié du couple, un mari, un conjoint, une femme, un être aimé. Il accompagne tout autant et de bout en bout ce sublime projet. Il arrive même que des femmes décident de concevoir seules. La force des femmes. Je sais que mes pas ont été guidés par de nombreuses personnes, à commencer par mon père.

Mais les mamans sont là pour nous donner des repères. Ce sont elles qui structurent notre pensée. Elles sont là pour nos premiers sourires, nos premiers mots, nos premiers pas, nos premiers émois, nos premiers échecs, nos premiers succès. Elles sont là pour nous soutenir, nous remettre en selle quand nous chutons, nous aider à surmonter nos peurs et nos angoisses, à nous donner la foi, une formidable confiance en nous. Elles sont toujours là, présentes, et nous regardent avec bienveillance et amour. Elles sont la voie de la transmission.

Par elles, nous apprenons d’où nous venons. Grâce à elles, nous avons le sentiment de savoir où nous allons.

Les mamans sont à part. Nous avons tous en tête le fameux jugement de Salomon, roi du royaume d’Israël. Premier Livre des Rois. Deux femmes ont mis au monde un enfant. L’un d’eux n’a pas survécu. Les deux se disputent alors l’enfant survivant. Nous nous souvenons de ce roi fort intelligent et très juste qui ordonne que l’on tranche l’enfant en deux et que chacune récupère la moitié ! Cette histoire me faisait frémir lorsque j’étais gamin. Mais appelez ceci instinct maternel ou autrement, la véritable mère préfère bien sûr abandonner son enfant à l’autre plutôt que de le voir mourir.

Les mamans sont la force tranquille qui nous rassure, le souffle de la vie, des passeuses de souffle, le souffle de l’histoire humaine. La continuité du temps.

Ainsi naissent les mamans. Et Amelia le sait mieux que personne.

Et si je n’étais pas une bonne maman ? Et si je n’étais pas capable d’aimer et de m’occuper de mes enfants plus tard ? Et si je prenais exemple sur la maternité que j’ai connu durant mon enfance ? Et si… »

« Une maman est toujours présente pour ses enfants », je peux vous assurer que c’est faux. Il peut y avoir des erreurs de parcours, des comportements qui ne sont pas dignes d’être ceux d’une maman. Lorsque j’étais plus jeune, je n’ai pas eu le soutien que j’aurais dû avoir de la part de la mienne. C’était très souvent des crises de nerfs, de colère, de larmes. Je n’ai jamais été à la hauteur de ce qu’elle attendait de moi et de ce qu’elle voulait que je sois. Mes copines l’étaient un peu plus, elles étaient l’image qu’elle souhaitait : « J’aurai aimé avoir une fille comme toi » avait-t-elle-même dit à l’une d’entre elles. Mon cerveau d’enfant avait surement anticipé, il avait compris que si j’avais besoin de quelqu’un, ce n’était pas vers elle que je devais me tourner. A quoi bon, je n’étais pas assez bien pour elle.

Alors j’ai su trouver l’amour, les câlins, le réconfort, la complicité dont j’avais besoin dans les bras d’une autre femme : ma grand-mère. Lorsque j’arrivais en pleurs chez elle, elle savait et m’ouvrait simplement les bras pour que j’aille mieux instantanément. Et pendant 24 ans, elle a tenu ce double rôle pour moi, sans jamais se mettre en avant, sans jamais vouloir volontairement lui prendre sa place.

Elle avait cette patience qui savait me faire oublier le reste, cet amour qui débordait en permanence, cette lumière dans les yeux qui était celle dont j’avais besoin pour grandir et avancer sereinement.

Elle ne m’a pas mise au monde, mais elle m’a accompagnée à devenir celle que je suis aujourd’hui, elle m’a aidé à passer au-dessus de ce quotidien dans les larmes et les cris, elle m’a montré ce que pouvait être ce rôle.

Le passé peut parfois laisser des traces indélébiles dans notre caractère, notre comportement, notre cerveau, au quotidien ou de temps en temps… Notre vécu peut nous faire peur pour appréhender notre avenir et la personne que l’on devient. C’est à mon tour maintenant, d’ici quelques mois, de devenir mère. Et j’ai si peur… si peur de reproduire les erreurs de celle qui m’a mise au monde, si peur d’être dure envers ma fille comme elle a pu l’être envers moi, de lui en demander beaucoup trop mais aussi de ne pas lui faire assez confiance… Si peur qu’elle ne se confie jamais à moi… Si peur de tout un tas de choses dont j’ai pu manquer petite…

« Je ne veux pas être comme elle » je ne cesse de me le répéter depuis des années et c’est maintenant, en écrivant ces mots que je me rends compte à quel point je me suis trompée de chemin.

Bien sûr que je ne le serai pas, car j’ai eu la plus belle des relations avec ma grand-mère, elle m’a montré ce que c’était que d’aimer aussi fort et d’être là au quotidien pour un enfant.

J’écris beaucoup sur Linkedin et mon post qui a été le plus vu (3 millions de vues) parlait d’une mère. Plus exactement et surtout d’une femme venue parler aux jeunes filles d’un lycée pour leur dire pendant une conférence que oui les femmes peuvent réussir et faire carrière dans les mathématiques et dans les sciences.

Sur la photo qui accompagnait ce post on la voit debout un micro à la main. Et son fils dans les bras. Elle n’avait pas de solution pour le faire garder ce soir là. Et le petit garçon assis au premier rang n’avait pu résister : il avait rejoint sa maman sur scène.

Si Aurélie Le Cain est debout sur la photo, elle allait se voir rapidement proposer une chaise et continua sa conférence avec son fils sur les genoux. Tout allait bien donc. Et beaucoup de commentaires félicitaient Aurélie pour son engagement.

Certains se demandaient aussi s’il était normal que ce soient toujours des femmes qui se retrouvent dans ce type de situation. Certains répondirent que des hommes assumaient de plus en plus de se retrouver dans cette situation. Ce post déchaîna aussi les passions parce qu’en 2023 on adore encore dire comment doit agir une mère.

Des siècles de patriarcat font qu’on se précipite pour féliciter la bonne mère, ou au contraire dire qu’une mère ne devrait pas faire ceci ou cela. Il serait peut-etre temps de laisser les mères tranquilles et de redéfinir les priorités.

Par exemple chaque année plus de 100 000 personnes sont mises en cause pour des violences intrafamiliales, à 83 % des hommes. Voilà un combat qui demande notre attention à tous.

Comment naissent les mamans ?

Les enfants sont une source d’inspiration et de sagesse à bien des égards, c’est pourquoi j’ai demandé à mes 3 garçons "comment naissent les mamans ?".

Mon aîné de 10 ans est immédiatement rentré dans un cours de biologie et mes jumeaux de 5 ans ont directement enchaîné sur la genèse en m'indiquant que les mamans étaient arrivées après l’époque des dinosaures 😊

Ils m’ont ensuite expliqué que c’est ma maman qui avait créé leur maman… CQFD

Ensuite, ils m’ont énoncé les caractéristiques d’une maman :

« Une maman c’est quelqu’un qui nous aime, qui s’occupe de nous, qui nous aide, nous achète parfois des cadeaux mais pas trop, qui nous lit des histoires du soir… Et QUI TRAVAILLE POUR ELLE ! »

Cette dernière partie du portrait robot de la maman m’a rendu fière de la maman que j’ai fait naître.

Il y a quelques années, il m’était difficile d’imaginer que je pourrais être une mère et avoir une carrière à la fois. J’ai pensé y renoncer…

Les mamans naissent par amour et donnent toute leur vie à leurs enfants. Elles deviennent des modèles et des exemples à suivre pour leurs enfants. Le don qu'elles font à leurs enfants et à la société est immense et unique pour chacune.

Travailler dans une entreprise internationale où j’ai été témoin de nombreuses femmes accomplies avec des carrières et des enfants m’a ouvert les yeux et m’a permis de comprendre que c’était possible.

Et aujourd'hui, mes enfants ont compris que travailler pour moi permettait également de maintenir cette relation mère-enfant si forte et précieuse qui fait de moi une maman accomplie !

Et moi !

Et pour répondre à la question, je vous propose un extrait de mon premier roman, paru le 7 juillet dernier aux éditions Eyrolles.

Comment faisait-elle pour assujettir mon père à ses convictions ?

Ma mère avait une arme infaillible : ses makrouts. Je la soupçonne d’avoir modulé leur goût en fonction des décisions qui devaient être prises. D’excellents makrouts auguraient la clémence paternelle. Une décision injuste se traduisait aussitôt par un affaissement brutal de la recette, au point que la friandise, jadis si délicieuse, en devenait immangeable. Mon père était tout simplement drogué à ces sucreries que ma mère savait divinement bien préparer, quand elle le voulait bien.

Alors sa gourmandise fut vite la boussole qui guida toute la maisonnée vers un féminisme avant-coureur, laissant aux filles autant de place qu’aux garçons.

Bonnes fêtes à toutes les mamans !

La lettre d'Amélia

Par Amélia Matar autrice et fondatrice de COLORI

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